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27 janvier 2013

Réponse d’une lectrice à l’éditorial du Monde du 22.01.2013

Martine L

lectrice du quotidien Le Monde

institutrice en école maternelle

Mercredi 23 janvier 2013

Bonjour ,

Je suis abonnée au Monde depuis des décennies et n’envisage pas encore de rompre cet engagement bien que l’éditorial de ce matin : « l’école ou le triomphe du corporatisme », m’ait véritablement scandalisée. Aussi bien aimerais-je revenir sur l’argumentaire déployé en première page , reposant sur la dénonciation d’ un prétendu corporatisme, obstacle à une réforme de bon sens et de bonne volonté, accusation reprise en termes encore plus désobligeants dans l’article central puisqu’il y est question de « l’égoïsme des adultes », entendons des enseignants qui, forts de leur capacité de nuisance, à savoir la grève, sacrifient le bien être des élèves qui ne manifestent ni ne font grève, eux ! De quoi parle -t-on ? D’un ajustement a minima en termes de coût et d’investissement pour l’État qui dans la réalité, risque de se traduire par exactement le contraire de ce que cette partie de la réforme ambitionne, à savoir alléger les journées de classe.

L’intention est louable et fait miroiter un monde scolaire harmonieux : les élèves quitteraient plus tôt l’école, voire à la même heure, mais une partie de leur temps serait consacré à des activités aussi éducatives qu’épanouissantes ; les impératifs d’une chronobiologie enfantine toujours bafouée seraient enfin respectés puisque on alternerait temps scolaire proprement dit et temps récréatif, tandis que la pause de midi consacrée à ce dernier serait allongée, ce qui entre autres avantages permettrait aux enfants de quitter l’école sensiblement à la même heure pour le grand soulagement des parents an quête de mode de garde péri-scolaire. Et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible.

Hélas, la réalité est tout autre et je vais vous la décrire. Contrairement à l’auteur de l’éditorial, je ne parlerai que de ce que je connais : le premier degré et particulièrement la maternelle en zone urbaine.

Pour un certain nombre d’élèves, l’école commence avant neuf heures par un accueil matinal à la charge des communes ; la matinée scolaire, trois heures d’apprentissages variés et non moins rigoureux qu’ un maître (et un seul : pas d’assistant d’aucune sorte contrairement à certaines légendes urbaines bien ancrées) dispense à un groupe d’ élèves pouvant aller jusqu’à 30, se termine vers midi.

Une toute petite minorité d’enfants, entre zéro et cinq enfants, rentrent à la maison déjeuner et le cas échéant se reposer un peu de la vie en collectivité ; les autres déjeunent dans des cantines bruyantes et surpeuplées, encadrés par des animateurs de bonne volonté mais pas toujours formés ( les communes emploient souvent des vacataires en plus d’un personnel qualifié : ainsi dans ma commune, un monsieur déjà un peu âgé a surveillé la cantine avant d être embauché à la voirie comme balayeur...).

Après le déjeuner, les enfants jouent dans la cour ou sont regroupés en cas de mauvais temps dans un préau à raison de plusieurs dizaines (dans mon école maternelle de 4 classes une centaine d’enfants sont concernés) , assis par terre en tailleur devant une vidéo ; bien sûr on pourrait imaginer, et c’est certainement ce que le ministre a fait, des activités par petits groupes toutes plus intelligentes et créatives les unes que les autres : encadrées par qui ? Dans quels locaux ?

Pendant ce temps imaginez les enseignants, ces monstres d’égoïsme, qui après avoir, en amont préparé leur classe à la maison pendant le week-end, profitent de la pause méridienne pour installer matériellement les activités de l’après midi, ce qui en maternelle nécessite pas mal de temps et beaucoup de soins : pas question donc pour eux d’ouvrir les classes à des activités péri scolaires à ce moment-là.

La classe reprend avec des élèves qui ont vécu cette fameuse pause méridienne dans l’excitation et le bruit . L’instituteur aura soin de ménager un moment de calme et de détente après le retour dans les classes , ce qui soit dit en passant n’est pas toujours bien vu de la hiérarchie (pensez donc, un temps mort !). La classe reprend cahin-caha, avec des élèves de moins en moins attentifs et de plus en plus irritables, car fatigués. A 16H30 pour un certain nombre, c’est la quille, pour beaucoup la « garderie » jusqu’au soir.

Oui nos élèves subissent des journées d’école épuisantes et que leur propose-t-on ? Accroître encore l’amplitude du temps scolaire sous prétexte d’activités éducatives que personne en l’état actuel n’a les moyens d’assumer : car ce n’est pas en créant quelques postes d’animateurs qu’on résoudra le problème d’un encadrement exigeant, et à moins de construire dans chaque école des locaux adaptés , nos élèves continueront à se bousculer et à s’ entasser dans les mêmes lieux, avec, en prime, une demi journée supplémentaire, le mercredi matin .

Non cher Monsieur ce ne sont pas les enseignants qui font preuve d’une mentalité « étriquée et lamentable » mais bien plutôt les conditions d’accueil de nos enfants qui le sont ! Oui la réforme des rythmes scolaires est très étriquée : des journées toujours aussi longues avec des moyens toujours aussi indigents et pour les enseignants un temps de mobilisation sur les lieux plus important sans aucune compensation ni salariale ni en termes de condition de travail.

Que Monsieur Peillon s’engage sur l’allègement des effectifs , en maternelle 20 élèves par classe serait une avancée bien plus significative que ce bricolage autour des rythmes scolaires ! Qu’il généralise la mesure du « plus de maîtres que de classes » pour travailler en petits groupes et pas seulement dans les zones où la marmite sociale menace d’exploser mais dans toutes les écoles, et j’en fais le pari, ces réformes ne provoqueraient ni protestation ni grève mais rencontreraient l’assentiment sans réserve des enseignants. Mais avouez qu’il y faudrait davantage de volonté, et bien plus de moyens humains et matériels que ce que requiert la réformette aux effets pervers qu’on nous propose .

Quant au ton blessant, voire infamant, que votre journal a cru bon d’adopter dans cet éditorial, permettez-moi d’ y répondre en vous conseillant, la prochaine fois, d’enquêter sur le terrain avant de parler et de ravaler un peu votre morgue.

Salutations encore passablement irritées.

 

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